Les campus, nouveaux lieux phares de l’innovation

2 mars 2018  | Paru dans Entreprise Romande  | Auteur : Pierre Cormon

Le Campus Biotech, les Ateliers de Renens et le futur Innovation Bridge visent à rassembler des acteurs différents pour que des étincelles créatives jaillissent de leurs interactions.

Depuis quelques années, un terme prend une importance croissante dans le vocabulaire de l’innovation: la collaboration. De plus en plus d’entreprises sortent de leurs murs pour développer de nouveaux produits ou services en partenariat avec d’autres acteurs, que ce soit des entreprises, des hautes écoles, des organisations sans but lucratif, etc. «Les frontières entre les secteurs sont de plus en plus floues, grâce à la numérisation», explique Philippe Meyer, délégué aux affaires économiques de la commune de Meyrin, qui a consacré son dernier forum économique à ce thème. Pas besoin de lancer des projets communs pour profiter des contacts: très souvent, les échanges informels donnent de nouvelles idées et de nouvelles impulsions aux entrepreneurs.

Plusieurs structures ont été créées en Suisse romande pour favoriser ces rapprochements. Elles permettent de mettre ensemble des personnes d’horizons différents en espérant qu’en jailliront des étincelles créatives. Elles peuvent être de petite taille, comme l’incubateur Impact Hub, ou beaucoup plus grandes, comme l’EPFL Innovation Park et ses cinquante mille mètres carrés de bâtiments, un modèle du genre. Des projets continuent à émerger, à l’instar de l’Innovation Bridge.

Portrait de trois de ces structures, existantes ou en projet.

Atelier de Renens: Marier le design, l’économie et l’innovation

Quand ils regardent par la fenêtre de l’administration municipale de Renens, Jean-François Clément, syndic, et Alexis Georgacopoulos, directeur de l’Ecole cantonale d’art de Lausanne (ECAL), ne voient pas qu’une succession de bâtiments hétéroclites et de chantiers le long des voies de chemin de fer. Ils visualisent un futur pôle de l’agglomération lausannoise. «Ce qu’est cette région aujourd’hui n’a rien à voir avec ce qu’elle était il y a cinq ans et rien à voir avec ce qu’elle sera dans cinq ans», s’enthousiasme Alexis Georgacopoulos. Tout l’Ouest lausannois est en effet le théâtre d’une grande transformation, qui voit de nouveaux pôles d’activité émerger et remplacer les activités en déclin, parfois dans les mêmes bâtiments. Il tire notamment parti de la présence de deux hautes écoles de réputation internationale, qui collaborent entre elles: l’ECAL et l’EPFL. Renens occupe une place centrale dans cette région en mutation. Elle abrite en effet l’ECAL et une partie substantielle des personnes qui se rendent à l’EPFL transitent par sa gare. La municipalité veut en profiter pour faire de la commune un pôle du design, allant de l’enseignement des métiers de l’art à l’incubation de projets et au développement des entreprises. Les Ateliers de Renens sont l’une des manifestations de cette ambition. Cette structure groupe des acteurs très divers: petites entreprises, structures d’enseignement, d’accompagnement, organisations à but social, dont «la mission est d’encourager l’innovation à travers plusieurs méthodes et plusieurs terrains», explique Jean-François Clément. Les Ateliers de Renens sont nés en 2007, année où l’ECAL a déménagé dans la commune, dans une ancienne usine textile. Ils ont bénéficié d’un espace de mille cent mètres carrés qui a été réservé pour accueillir des start-up pouvant profiter de synergies avec l’ECAL. En 2012, une entreprise emblématique de la commune, les Imprimeries Réunies de Lausanne, a annoncé qu’elle allait fermer son site de dix mille mètres carrés en bordure du chemin de fer. La municipalité a racheté le terrain, le CACIB (Centre artisanal, commercial, industriel des Baumettes), une société publique/ privée, a repris le bâtiment et les Ateliers de Renens y ont déménagé, ce qui leur a permis de s’étendre et d’accueillir de nouveaux locataires.

Etudiants impliqués

«Les locaux sont pleins», assure Jean-François Clément. «Et quand un espace se libère, la Fondation des Ateliers de Renens, qui gère le site, sélectionne les occupants de manière à conserver un équilibre, pour qu’un domaine ne prenne pas le dessus sur les autres et que le site évolue en permanence. Il n’y a pas qu’un public-cible, pas qu’une école qui imprime sa marque.»

Les locataires viennent en effet d’horizons très différents. On y trouve des organismes de soutien tels que Switzerland Global Enterprise (promotion des exportations) ou l’accélérateur international MassChallenge; des entreprises de production, à l’exemple de Micropat (usinage électrochimique) ou de Dominique Renaud (horlogerie de luxe); des locaux de la Haute Ecole spécialisée de Suisse occidentale, qui y donne son master interdisciplinaire en innovation intégrée (Master Innokick); des structures à visée sociale comme le laboratoire communautaire UniverCité, ou Mobile’t, une association qui organise des semestres de motivation pour les jeunes à la recherche d’un nouvel emploi. Quant à la proximité avec l’ECAL, elle permet aux étudiants, diplômés et enseignants de la haute école d’être impliqués dans différentes activités. «Ils travaillent pour des entreprises qui y sont logées, participent aux activités de l’accélérateur MassChallenge, suivent le master en innovation, y enseignent, etc.», raconte Alexis Georgacopoulos. Des espaces partagés et des événements permettent aux locataires des ateliers de se connaître et d’échanger. «Ils se retrouvent également à la brasserie artisanale La Nébuleuse, installée dans le bâtiment, où l’on organise des afterwork», raconte Jean-François Clément. Si les bonnes idées naissent souvent autour d’une machine à café, pourquoi ne le feraientelles pas autour d’un fût de bière?

Campus Biotech Innovation Park: Le petit frère du parc de l’EPFL

Le Campus Biotech est, dans l’idée même de ses concepteurs, un lieu destiné à favoriser la collaboration entre des équipes qui ne se parleraient pas forcément. Il est structuré autour de plateformes, chacune d’elles mettant à disposition des équipements et des spécialistes. Elles sont accessibles à toutes les équipes du campus ainsi qu’à des acteurs externes, comme des entreprises actives dans les sciences de la vie. Pour les utiliser, les différentes équipes doivent établir un planning en fonction des priorités, ce qui implique qu’elles se présentent mutuellement leurs projets. Cela peut aboutir à des synergies. Divers événements sont également organisés pour favoriser les échanges.

Même si quelques entreprises y logent, la partie principale du campus est d’abord destinée à la recherche académique, avec des équipes provenant d’institutions telles que l’Université de Genève, l’EPFL ou les Hôpitaux universitaires de Genève. On a donc décidé de créer un espace centré spécifiquement sur les entreprises, dans un bâtiment de quatre mille cinq cents mètres carrés en bordure du campus: le Campus Biotech Innovation Park. Ses missions: accueillir des start-up issues de recherches menées dans le Campus Biotech, ainsi que des entreprises en démarrage ou établies, et favoriser leur collaboration avec les chercheurs du campus. Quatre partenaires se sont associés dans ce but: l’incubateur des sciences de la vie Eclosion, l’incubateur Fongit, l’EPFL Innovation Park et le Campus Biotech.

Développement

Les locaux sont déjà entièrement occupés. Ils accueillent une douzaine de start-up, à l’instar de Stalicla, qui se penche sur les troubles autistiques, GeneGIS, qui met au point des solutions bioinformatiques ou Signals Group, active dans le big data à destination des entreprises pharmaceutiques. Une entreprise cotée en bourse, Relief Therapeutics SA, s’y est également installée et une grande entreprise chinoise, Biostime, y a établi sa fondation pour la nutrition et la santé. Plusieurs organismes de soutien y logent également, notamment le Global Humanitarian Lab (qui favorise l’innovation dans les organisations humanitaires), le TechTour (qui met en relation entrepreneurs innovants et investisseurs), la plateforme de financement participatif Investiere. En tout, le bâtiment accueille une trentaine de locataires. Il offre également un espace de coworking gratuit pour des projets sélectionnés et un atelier à la disposition des locataires.

Encore de la place

Le développement du centre n’en est encore qu’à sa première étape», explique Jean- Philippe Lallement, Managing Director de l’EFPL Innovation Park, qui s’occupe également de la structure genevoise. Les collaborations entre entreprises et chercheurs sont encore rares et seules deux start-up issues des recherches menées sur le campus y ont été accueillies. Dans une deuxième étape, on aimerait en accueillir davantage et attirer d’autres d’acteurs ayant besoin d’utiliser les plateformes techniques du campus. Pour favoriser les échanges, le parc organise chaque mois des café-croissants ouverts aux chercheurs du site, au cours desquels les entreprises peuvent se présenter. Des événements ad hoc ainsi que des cours de pilates et de tai-chi permettent également aux deux populations de se côtoyer. Enfin, les plateformes techniques et la cafétéria du site principal sont ouvertes aux locataires du parc d’innovation.

Il existe encore des possibilités d’étendre le Campus Biotech le long de l’Avenue de France, sur des terrains actuellement utilisés comme parking. Les responsables du site aimeraient en profiter pour agrandir le parc d’innovation jusqu’à ce qu’il atteigne une taille comparable avec celle du parc d’innovation de l’EPFL – cinquante mille mètres carrés de surface de plancher. Ce développement est prévu pour 2025 ou 2030.

Innovation bridge: Un pôle pour la formation professionnelle, la recherche et l’innovation

«C’est une démarche sans précédent, où que ce soit dans le monde», affirme Jean-Luc Favre, président du comité de pilotage d’Innovation Bridge. Lancée par la fondation Nomads, cette initiative a pour objectif de construire un campus groupant des acteurs de l’innovation et de la formation (hautes écoles, centre de formation des apprentis, entreprises, start-up, etc.) autour de pôles d’activités destinés à développer des projets de cocréation. Ce qui fait sa spécificité, c’est que des apprentis seront intégrés dans ce processus. Cela permettra aux associations professionnelles d’être proactives et d’adapter plus rapidement leur formation aux transformations en cours. «L’Innovation Bridge se positionne aussi sur les impacts sociétaux de la quatrième révolution industrielle, notamment par la nécessaire évolution d’un contrat social 4.0», ajoute Jean- Luc Favre.

Le projet est parvenu à fédérer des acteurs très divers: les milieux patronaux (dont la Fédération des Entreprises Romandes Genève), des petites et grandes entreprises privées, des régies publiques, des hautes écoles, le canton, des ONG, etc. Les responsables ambitionnent d’ouvrir un campus de quarante mille mètres carrés (deux fois la surface du Centre de Pont-Rouge à Genève), vers 2020 ou 2021.

Six pôles ont été définis avec pour objectif l’amélioration de la vie par le développement de solutions durables dans les domaines de la mobilité de l’eau, de la santé, de l’alimentation, de la cybersécurité et du futur des métiers. Le premier d’entre eux, le pôle mobilité, a été lancé officiellement le 1er février, avant même de disposer de locaux. Les promoteurs d’Innovation Bridge ambitionnent de lancer également les pôles «futur des métiers» et «cybersécurité» cette année encore.

Les douze acteurs du pôle mobilité ont signé une charte, paient une cotisation et prévoient de développer des projets de cocréation1. L’un d’eux, en phase d’analyse, consiste à développer une station pilote de production d’hydrogène grâce à de l’énergie solaire pour alimenter des camions propulsés par des piles à combustible. «Cette technologie est en effet plus adaptée aux grandes distances que la mobilité électrique par batteries», explique Jean-Luc Favre. Un deuxième projet vise à développer une application intelligente qui indiquerait automatiquement aux automobilistes où se trouvent des places de parc libres et des stations de recharge pour les véhicules électriques.

Les apprentis seront intégrés dans les projets des six pôles et ces expériences serviront à réfléchir aux manières d’adapter la formation professionnelle aux changements qui s’annoncent. «On forme actuellement des apprentis mécaniciens à entretenir des moteurs à explosion», remarque Jean-Luc Favre. «Mais ceux-ci pourraient ne plus exister dans dix ans et les moteurs électriques n’ont pas besoin de maintenance. Il faut donc se demander quel métier on doit leur enseigner, et comment.»

Plusieurs pistes sont à l’étude pour le futur bâtiment d’Innovation Bridge, qui pourrait abriter quelques milliers de personnes. L’investissement nécessaire, qui devrait dépasser la centaine de millions de francs, devrait être amorti par les loyers que paieront les occupants.

Plusieurs pistes sont à l’étude pour le futur bâtiment d’Innovation Bridge, qui pourrait abriter quelques milliers de personnes. L’investissement nécessaire, qui devrait dépasser la centaine de millions de francs, devrait être amorti par les loyers que paieront les occupants.


1Il s’agit d’ABB Sécheron SA, Archamps Technopole, Citec, GreenGT, Green Motion, Grunderco, IEM, Leclanché, TPG, Transpolis, SIG et l’UPSA.

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